Les confinés et les sacrifiés

Cet article a été initialement publié le 23 mars dernier, sur le blog de Daniel Fortin sur Factuel.info.

Ils ont fait une colonne avec une estimation des points de croissance perdus, une autre avec les projections en nombre de morts du virus, puis ils ont cherché le meilleur équilibre entre les deux.
On peut imaginer les questions sordides qui sont débattues ces jours-ci au sommet de l’État :

  •  » À partir de combien de morts ça deviendra insupportable pour l’opinion publique ? « 
  •  » Jusqu’à quel point pourrons-nous continuer à étouffer la gravité de la catastrophe de sorte qu’un nombre suffisant de personnes ne s’arrête pas de bosser ? « 
  •  » Quels sont nos potentiels de création d’éléments de langage pour continuer à affirmer que produire des boulons de charpente ou couler des longrines en béton constituent des activités essentielles à la vie de la Nation en temps de crise sanitaire ? « 

Puis ils ont fait des courriers, établissant des consignes. Lemaire, Pénicaud, Veran, Castaner. Des courriers relayés par les préfets, les autorités régionales et départementales, les DIRECCTE. Des courriers et des consignes judicieusement acheminés dans les boîtes mail des chefs d’entreprise du territoire.
Je bosse dans une entreprise qui n’est pas essentielle à la vie de la Nation. 25 salariés, dont 15 sur une ligne de production industrielle en usine. Lundi soir, après avoir entendu 6 fois le Président affirmer que nous étions en guerre contre le virus et insister sur l’importance de rester chez soi, mon patron a pris la décision de fermer le site de production.
C’était la chose à faire. Clairement.

Mais ce n’est pas exactement ce qu’avait dit le Président.
Le lendemain, le comptable avait déjà envoyé les déclarations de chômage partiel.
J’étais confiné chez-moi, et rassuré de savoir que nous faisions ce qu’il faut dans ce contexte inédit et difficile. Ancré, dans la catastrophe.

Puis tout au long de la semaine, on a entendu les déclarations des uns et des autres ministres. Les rappels à continuer à faire fonctionner les entreprises. Même avec des postes en présentiel. Même pour des secteurs non-essentiels. Puis les prises de bec avec les grands syndicats de métier, la remise en cause du droit de retrait, le fait que les demandes de chômage partiel seraient refusées.
Mon patron a dû, j’imagine, entendre tout ça. Il a eu les lettres et consignes dans sa boîte mail. Il a bien vu que, aussi concerné qu’il pouvait l’être par la catastrophe sanitaire, l’État le lâchait et le renvoyait seul face à sa conscience et ses salariés.
Donc samedi, il a décidé que l’usine allait rouvrir dans les prochains jours. Parce qu’il ne pourrait pas assumer les salaires de tout le monde sans que la boîte ne soit en activité. Parce que probablement aucune indemnité ne serait accordée par l’assurance-chômage dans ces conditions. Parce que le super plan d’aide annoncé lundi par le Président, à coup de milliards d’euros d’avances de trésorerie et d’adossement de crédit, ne s’appliquera pas aux traitres, aux irresponsables ou aux lâches qui refusent d’aller sur le pont pendant la tempête. Même s’il ne s’agit de s’y rendre que pour repeindre le bastingage.

Alors ce lundi après-midi, je me retrouverai en réunion-skype avec les responsables de ma petite boîte industrielle liée aux BTP pour discuter des mesures sanitaires à mettre en place afin que mes 15 collègues puissent sortir sur le pont et repeindre le bastingage pendant la tempête, en se noyant le moins possible.
J’en ai la gerbe. Ça fait deux nuits que je ne dors pas.
Parce qu’on n’écoute pas que les déclarations des ministres (heureusement!). On écoute aussi les soignants, les médecins, les chefs de service, les autorités sanitaires. Et tous sont unanimes : Il faut un confinement total, sans quoi la catastrophe sera ingérable!

Et partout, les injonctions à « rester chez soi ». Sur tous les réseaux, dans la bouche de tout le monde. On le sait, c’est évident, il faut se confiner le plus possible pour ralentir l’épidémie, avoir le moins de contacts possibles. Seules les interactions absolument essentielles doivent avoir lieu.

Mais ce lundi, je discuterai des moyens pour que 15 collègues, avec leurs 30 mains, et leurs 150 doigts aillent manipuler, transporter, échanger, réceptionner, envoyer des produits, des outils, des plans, des claviers et des boutons de commande sur une chaine de production non-essentielle à la vie de la Nation. Puis repartent chaque soir dans 15 domiciles, 15 foyers familiaux différents.

Voila comment on mène « la guerre » au virus en France.
Alors ? Suis-je toujours ancré dans la catastrophe ? Suis-je toujours convaincu de faire ce qu’il faut ?
Pas du tout. J’ai le cœur déchiré en deux, parce que, encore une fois, Macron et sa caste ont divisé la France. Il y a deux France face à la crise sanitaire. Celle des confinés qui peuvent avoir la conscience tranquille de contribuer à amoindrir la catastrophe en restant chez eux, et celle des sacrifiés, qui iront pointer avec un masque, des gants et la peur au ventre, avec en tête ce que ça implique de risques pour eux-mêmes, leurs proches et l’ensemble de la population1. Parce qu’on ne peut se permettre de ralentir l’activité économique.

Quelle merde.

Et je me dis que c’est la même situation dans un grand nombre d’entreprises sur tout le territoire. Ils nous ont lâché, les financiers, les ultra-riches, les oligarques. On savait déjà qu’ils s’étaient construit un monde que pour eux, qui leur rapporte toujours davantage de richesse sur le dos du grand nombre et de la nature. Un monde vachement consolidé en France depuis 2017. Et là, même en temps de crise sanitaire mondiale, où les vies humaines tombent aujourd’hui par dizaines chaque jour, et demain par centaines, ils continuent.

Pensez-vous que l’on aurait pu rétablir l’ISF, ne serait-ce que provisoirement, le temps de cette crise ? Cette proposition de l’opposition a été rejetée rapidement cette semaine à l’assemblé nationale. Les appels à la solidarité de tous et l’esprit de sacrifice, ça vaut bien pour le peuple, mais pas pour la caste qui se gave.

La nausée.

Prenez soin de vous, les gens. Prenons soin de nous autant qu’on peut. On ne pourra pas beaucoup compter sur ces gens.

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Commentaire publié par Daniel Fortin le 23-03-2020, 22h30 :
Aujourd’hui, lors de la (visio) réunion d’entreprise dont je parle dans le billet de blog ci-dessus, j’ai eu en face de moi, pour la plupart, des collègues conscientisés, bien au fait de la situation sanitaire. Même le patron, qui par le passé a souvent cherché à pondérer les réalités humaines en fonction du contexte économique de son entreprise (une approche « patron » assez classique, quoi), avait adopté aujourd’hui un tout autre regard, hiérarchisé autrement ses axes d’analyse. Il nous a confié que son opinion avait énormément évolué ces derniers jours, mis en face des témoignages et interventions dont les personnels hospitaliers nous abreuvent quotidiennement dans les médias et sur les RS.
Nous avons donc convenu de repousser encore la réouverture de l’usine, autant que possible, dans la mesure où le chômage partiel sera refusé mais que les capacités en trésorerie de l’entreprise pourront assurer les salaires des salariés. C’est compliqué parce que fondamentalement, nous sommes abandonnés par l’état, face à cette crise sanitaire. La colère de mon chef de s’être fait traiter de fainéant par la ministre du travail, alors qu’il cherche à protéger ses salariés.
Alors les lanceurs et lanceuses d’alerte dans les hôpitaux, les services réa et autres : continuez, continuez, continuez à nous tenir informés. Par la force du nombre et la sincérité de vos témoignages, vous contribuez à battre en brèche la communication fabriquée et manipulatrice de l’exécutif. C’est fondamental.
Je pense localement à Marc Paulin et Laurent Thines, qui sont des visages connus, mais ils et elles sont nombreux partout sur le territoire à nous alerter.
Merci encore.

Extrait d’une lettre des ministres envoyée aux chefs d’entreprises

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